Les assureurs face au défi climatique : nouvelles obligations et stratégies de gestion des risques

Dans un contexte où les catastrophes naturelles se multiplient et s’intensifient, les assureurs se trouvent en première ligne pour faire face aux conséquences financières du changement climatique. Les régulateurs et les pouvoirs publics leur imposent désormais des obligations accrues en matière de gestion des risques climatiques. Découvrons ensemble les enjeux et les nouvelles responsabilités qui incombent aux compagnies d’assurance dans ce domaine crucial.

Le cadre réglementaire en évolution

La prise en compte des risques climatiques par les assureurs s’inscrit dans un cadre réglementaire de plus en plus contraignant. En France, l’Article 173 de la loi de transition énergétique pour la croissance verte de 2015 a marqué un tournant en imposant aux investisseurs institutionnels, dont les assureurs, de communiquer sur l’intégration des critères ESG (Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance) dans leur politique d’investissement. Cette obligation a été renforcée par la loi PACTE de 2019, qui étend ces exigences à la gestion des risques.

Au niveau européen, la directive Solvabilité II intègre désormais explicitement les risques climatiques dans les exigences prudentielles applicables aux assureurs. L’EIOPA (Autorité européenne des assurances et des pensions professionnelles) a publié en 2021 des lignes directrices sur l’intégration des risques de durabilité dans le cadre de Solvabilité II. Ces orientations prévoient notamment que les assureurs doivent inclure les risques climatiques dans leur évaluation interne des risques et de la solvabilité (ORSA).

L’identification et l’évaluation des risques climatiques

La première obligation des assureurs consiste à identifier et évaluer de manière exhaustive les risques climatiques auxquels ils sont exposés. Ces risques peuvent être classés en deux catégories principales :

1. Les risques physiques : ils résultent directement des impacts du changement climatique, tels que l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des événements météorologiques extrêmes (inondations, tempêtes, sécheresses, etc.). Selon une étude de Swiss Re, les pertes économiques mondiales liées aux catastrophes naturelles ont atteint 190 milliards de dollars en 2020, dont 81 milliards étaient assurés.

2. Les risques de transition : ils sont liés aux ajustements vers une économie bas-carbone, comme les évolutions réglementaires, technologiques ou de marché. Par exemple, la dépréciation des actifs dans les secteurs fortement émetteurs de gaz à effet de serre peut affecter la valeur des portefeuilles d’investissement des assureurs.

Pour évaluer ces risques, les assureurs doivent mettre en place des méthodologies robustes, incluant des stress tests et des analyses de scénarios climatiques. La Banque de France a d’ailleurs conduit en 2020 un exercice pilote climatique auquel ont participé neuf groupes d’assurance, démontrant l’importance croissante de ces pratiques.

L’intégration des risques climatiques dans la stratégie d’entreprise

Au-delà de l’évaluation, les assureurs sont tenus d’intégrer pleinement les risques climatiques dans leur stratégie d’entreprise et leur gouvernance. Cela implique :

– La définition d’une politique de gestion des risques climatiques validée au plus haut niveau de l’entreprise.

– La mise en place d’une gouvernance dédiée, avec des responsabilités clairement définies au sein du conseil d’administration et de la direction générale.

– L’adaptation des politiques de souscription pour tenir compte des risques climatiques. Par exemple, certains assureurs ont commencé à restreindre la couverture des biens immobiliers dans les zones les plus exposées aux risques d’inondation ou de submersion marine.

– La révision des stratégies d’investissement pour réduire l’exposition aux actifs « bruns » et augmenter les investissements dans les solutions bas-carbone. AXA, par exemple, s’est engagé à atteindre 24 milliards d’euros d’investissements verts d’ici 2023.

Le reporting et la transparence

Les assureurs sont soumis à des obligations croissantes en matière de reporting et de transparence sur leur gestion des risques climatiques. Le règlement SFDR (Sustainable Finance Disclosure Regulation), entré en vigueur en mars 2021, impose de nouvelles exigences de publication d’informations sur la durabilité dans le secteur des services financiers.

Les assureurs doivent notamment :

– Publier des informations sur l’intégration des risques en matière de durabilité dans leur processus de prise de décision en matière d’investissement.

– Communiquer sur les principales incidences négatives de leurs décisions d’investissement sur les facteurs de durabilité.

– Fournir des informations précontractuelles et périodiques sur les caractéristiques environnementales ou sociales de leurs produits financiers.

En France, l’ACPR (Autorité de Contrôle Prudentiel et de Résolution) a publié en 2021 un rapport sur les engagements climatiques des institutions financières, soulignant la nécessité d’améliorer la qualité et la comparabilité des informations publiées.

Le développement de produits et services adaptés

Face aux défis climatiques, les assureurs sont encouragés à développer des produits et services innovants pour accompagner la transition écologique et renforcer la résilience de leurs clients. Quelques exemples :

– Les assurances paramétriques : basées sur des indices prédéfinis (comme la vitesse du vent ou le niveau des précipitations), elles permettent un déclenchement rapide des indemnisations en cas d’événement climatique extrême.

– Les produits d’assurance verte : offrant des garanties spécifiques pour les équipements d’énergie renouvelable ou les véhicules électriques.

– Les services de prévention : conseil et accompagnement des clients pour réduire leur vulnérabilité aux risques climatiques.

Generali, par exemple, a lancé en 2020 son offre « Generali Climate Lab », qui combine assurance, prévention et services pour aider les entreprises à faire face aux risques climatiques.

La collaboration avec les pouvoirs publics et les autres acteurs

La gestion efficace des risques climatiques nécessite une collaboration étroite entre les assureurs, les pouvoirs publics et les autres acteurs économiques. Les assureurs sont ainsi appelés à :

– Participer aux initiatives sectorielles telles que la Net-Zero Insurance Alliance, qui vise à aligner les portefeuilles d’assurance avec l’objectif de neutralité carbone d’ici 2050.

– Contribuer à l’amélioration des systèmes d’information et de modélisation des risques climatiques, en partageant leurs données et leur expertise.

– Collaborer avec les autorités locales et nationales pour renforcer la prévention des risques et l’aménagement du territoire.

– Soutenir la recherche sur les impacts du changement climatique et les solutions d’adaptation.

Le Bureau Central de Tarification (BCT) en France joue un rôle crucial dans ce contexte, en fixant les conditions d’assurance pour les risques exceptionnels ou aggravés, y compris ceux liés au climat.

Les obligations des assureurs en matière de gestion des risques climatiques sont multiples et complexes. Elles nécessitent une transformation profonde des pratiques du secteur, de l’évaluation des risques à la conception des produits, en passant par les stratégies d’investissement et la gouvernance. Face à l’urgence climatique, les assureurs ont un rôle clé à jouer dans la transition vers une économie plus résiliente et durable. Leur capacité à relever ce défi déterminera non seulement leur propre pérennité, mais aussi celle de l’ensemble du système économique et social qu’ils protègent.